L'enseignement du vocabulaire, élocution et rédaction : méthodes, progressions, séances, documents...
Je rappelle que ce choix est conforme aux nouveaux programmes (2008) qui recommandent une progression méthodique en langue et rappellent que les séances de langue "peuvent n'être pas étroitement articulées avec les autres composantes de l'enseignement du français" (p. 2).
"Mais le décloisonnement, malheureuse !" me direz-vous. Eh bien quoi ? Refuser le travail en séquence tel qu'il nous a été imposé pendant vingt ans, c'est-à-dire un modèle rigide qui exige de défigurer systématiquement un texte avant de faire, dans le désordre, quelques vagues leçons de grammaire (comment ça je caricature ? A peine !), cela ne signifie pas décloisonner. La grande supercherie (enfin, une des...) des IUFM a été de nous faire croire que décloisonnement était synonyme de séquence et que tous ceux qui travaillaient autrement étaient d'affreux réactionnaires nostalgiques des blouses grises et des châtiments corporels, tenants d'un enseignement cloisonné forcément vide de sens pour l'élève. Je vous suggère, Pauline, de feuilleter des manuels comme le Livre Unique de français de Dumas (1945 pour mon édition) ou les Gabet-Gillard (c'était il y a un siècle tout juste...) pour vous rendre compte qu'on n'a pas attendu les IUFM pour décloisonner. Les leçons lient systématiquement lecture, syntaxe, vocabulaire, stylistique et écriture. Je ne suis pas en train de plaider pour le retour à ces manuels. L'approche trop purement thématique, entre autres défauts, reste insatisfaisante à mes yeux - je préfère des chapitres organisés autour de problématiques littéraires. Mais le mépris des anciens institué en principe (pas par vous, hein), ça me défrise. Moi, j'ai beaucoup appris en me plongeant dans de tels ouvrages - notamment à repenser une pédagogie de la rédaction.
Bref. Inspirées en partie par de tels ouvrages, en partie par ce que dit Ferdinand Buisson de la connaissance intuitive de la langue qu'il faut renforcer en créant une familiarité avec certaines structures et sur laquelle il faut s'appuyer pour enseigner la grammaire, nous avons conçu une nouvelle articulation entre les textes, la grammaire et l'écriture.
Deux progressions séparées, donc, sinon, c'est toujours l'enseignement de la grammaire qui morfle. Mais...
A chaque étude de texte, quelques questions de langue (la partie "analyser"), mais seulement dans la mesure où elles viennent éclairer le texte, se mettent au service de son interprétation. Le texte prétexte à la grammaire, non merci. Ces questions peuvent anticiper sur les leçons de grammaire (mais des collégiens n'arrivent pas vierges de toute connaissance grammaticale) ou permettre au contraire de les remobiliser en montrant leur importance pour l'étude de texte (importance réelle - parce que le fait qu'une description soit à l'imparfait, excusez-moi, on a beau le faire relever, quand on travaille en séquences, on s'en fout : ça ne dit rien sur le texte précis qu'on étudie puisque justement c'est régulier, non signifiant). Parallèlement, à l'issue de la plupart des études de texte, je fais faire un petit travail d'écriture qui procède par imitation d'une structure étudiée. On enrichit ici la pratique de l'élève sans passer par le travail théorique sur la langue. En effet, il n'est pas nécessaire d'avoir étudié la notion d'apposition pour demander de transformer des phrases à l'imitation d'un modèle, en supprimant le verbe "être" de manière à obtenir un groupe détaché en tête de phrase. On peut ensuite donner comme contrainte d'écriture longue de réinvestir des structures étudiées.
En grammaire, on s'attache d'abord à éclairer les notions et à les mettre en oeuvre. Nous ne sommes plus dans la connaissance intuitive de la langue, mais dans son étude théorique. Nous forgeons des concepts, apprenons à les mettre en oeuvre, développons l'esprit d'analyse et la capacité de raisonnement. Mais tout cela s'achève, le plus souvent possible, par un exercice d'écriture qui permet d'envisager les possibilités stylistiques offertes par telle structure.
L'écriture est en effet le moment privilégié où se croisent tous ces apprentissages. On y réinvestit à la fois les structures que l'élève s'est approprié par imitation (démarche intuitive) et celles qu'il a appliquées après l'étude des notions (démarche théorique). L'écriture est ainsi nourrie de deux manières différentes, l'une plus pratique, l'autre plus théorique, ce qui est toujours favorable. Par ailleurs, ces deux approches (intuitive et théorique) se rencontrent nécessairement un jour ou l'autre (on a travaillé sur le détachement d'adjectifs pour éviter "être" et "avoir" et, un jour, on apprend ce que c'est que l'apposition) et se renforcent l'une l'autre.
Pour en venir à votre exemple, la description d'un lieu propice à l'aventure, croyez-vous vraiment que les élèves aient besoin d'une leçon sur les expansions du nom pour réussir ce travail ? Qu'ils ne penseront pas à employer des compléments du nom ni des adjectifs si vous ne leur avez pas dit que ce sont des compléments du nom et des adjectifs ? Nous préférons mettre l'accent sur le lexique précis (vocabulaire de la nature) et expressif (adjectifs variés pour décrire), mettre en évidence, lors des études de texte, le caractère évocateur des termes choisis, travailler, lors des exercices d'écriture d'imitation, l'évitement d' "être" et "avoir", les tournures intensives (il était si beau que...), les phrases nominales, exclamatives... Tout cela en parallèle, encore une fois, à une progression grammaticale en bonne et due forme. Mais des parallèles un peu spéciales, qui ne cessent de s'entrecroiser.
Bref, pas de séquences, tout simplement. Une autre manière de décloisonner. Vous pouvez vous en emparer si vous le souhaitez, maintenant qu'un outil existe pour vous permettre de le faire sans y passer vos jours et vos nuits - ou continuer, ma foi, à travailler en séquences si ce modèle vous satisfait. (Mais j'ai comme l'impression, à lire votre message, que vous ne demandez qu'à vous en libérer, de la "séquenceIUFM"...)
Mon message est très long, une fois de plus. Je ne me relis pas et réclame votre indulgence pour les fautes et maladresses qui s'y trouveront.
source : http://www.neoprofs.org/t75448-le-fil-pour-ceux-qui-cherchent-des-alternatives-a-la-sequence
POUR ALLER PLUS LOIN :
Les manuels Dumas-Collin et Gabet-Gillard sont visibles sur le blog Manuels anciens :
En vrac, des fils consacrés à la séquence et la non-séquence, et aux progressions grammaticales :
http://www.neoprofs.org/t24010-sequence-chapitre-periode
http://www.neoprofs.org/t11456p45-des-progressions-de-grammaire
http://www.neoprofs.org/t20773p15-de-la-sequence-du-decloisonnement-et-de-l-inductif
http://www.neoprofs.org/t19005-quelle-progression-de-conjugaison-en-sixieme
http://www.neoprofs.org/t23246p45-progression-grammaticale-par-ou-commencer
http://www.neoprofs.org/t19456p15-progression-en-litterature#337901
http://www.neoprofs.org/t26860-comment-pratiquer-le-decloisonnement-intelligemment-sans-que-les-eleves-soient-perdus#548608
http://www.neoprofs.org/t34201-nouvelle-facon-de-travailler-en-outils-de-la-langue
Pour les progressions grammaticales, je recommande celles publiées dans le manuel Terre des Lettres (le seul, je crois, à proposer des progressions grammaticales, justement) mais aussi celles que postent Doctor Who ou Celeborn - s'ils se souviennent sur quels fils et veulent bien mettre des liens, ce sera bienvenu.
Pour une réflexion sur la pédagogie de la rédaction :
http://www.neoprofs.org/t18268-travailler-la-redaction-au-college
Pour le travail conjoint de l'orthographe et de l'expression écrite, mais aussi des tas d'autres ressources, je vous invite chaleureusement à découvrir l'utilisation du forum mise en place par notre collègue Serge :
http://www.neoprofs.org/t47453-la-cafet-un-forum-pour-les-aider-a-progresser
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CRITIQUE DE LA SÉQUENCE PÉDAGOGIQUE
Voir : Séquence et tâche finale (Neoprofs, juillet 2016)
Qu'est-ce qu'une séquence pédagogique ? (Neoprofs, octobre 2015)
La séquence est-elle un progrès ? (Neoprofs, mai 2015)
Le fil pour ceux qui cherchent des alternatives à la séquence (Neoprofs, mai 2014)
Français : séquence et séance (Neoprofs, mai 2013)
Nouvelle façon de travailler en outils de la langue... (Neoprofs, juin 2011)
Comment pratiquer le décloisonnement intelligemment sans que les élèves soient perdus ? (Neoprofs, novembre 2010)
Séquence ? chapitre ? période ? (Neoprofs, août 2010)
Progression grammaticale : par où commencer ? (Neoprofs, août 2010)
Progression en littérature (Neoprofs, avril 2010)
Quelle progression de conjugaison en sixième ? (Neoprofs, mars 2010)
De la séquence, du décloisonnement et de l'inductif (Neoprofs, mai 2010)
Des progressions de grammaire... (Neoprofs, novembre 2009)
Proposition de séquence didactique : le presse-purée (SLL, novembre 2000)
Séquence et désarroi (SLL, juin 1999)
V. M. : "La séquence pédagogique : une idée à première vue séduisante...
La seconde grande révolution des programmes des années 90, dans le sillage de la création des IUFM et de la prise du pouvoir par des formateurs à marottes, ç’a été la séquence pédagogique, présentée comme modèle indépassable. Qu’est-ce que la séquence ? Une chose a priori séduisante pour un professeur, mais en réalité souvent calamiteuse dans les salles de classe. Il s’agit de faire concourir tous les domaines du Français (lecture, étude de la langue, écriture) à la réalisation d’un même objectif (généralement une rédaction), liant ainsi étroitement ces domaines afin de « donner du sens aux apprentissages ». L’intention est louable et non dénuée de séduction. Mais l’on sait le lien entre l’enfer et les bonnes intentions.Les inévitables dérives du décloisonnement forcé
Sur le terrain, l’injonction faite aux professeurs de toujours partir des textes pour étudier des faits de langue a conduit à deux dérives majeures :- Une instrumentalisation des textes qui dégoûtait les élèves de la lecture. Quelle misère que d’étudier Les Misérables pour travailler sur le portrait (de personnages dont jamais l’élève ne connaîtra l’histoire…), les expansions du nom, la connotation des termes et l’emploi de l’imparfait, plutôt que sur la relation de Valjean et Javert, la question de la Rédemption, la capacité pour l’homme de changer, les combats hugoliens… !- Une totale atomisation des leçons de grammaire, souvent réduites à des remarques erratiques faites au hasard des textes, sans ordre méthodique – quand la grammaire n’était pas limitée à une leçon par séquence, c’est-à-dire 5 ou 6 sur toute une année. Et l’on a vu se multiplier des comportements ahurissants. Les professeurs, sommés à tout instant de lier textes et études de la langue, inondaient forums et listes de discussion professionnels des demandes du style : "Je cherche un texte avec du subjonctif / des expansions variées / des connecteurs logiques évidents". Hugo, Gudule ou une notice d’aspirateur, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait « l’outil de la langue » ! Misère du contenu : misère de l’approche."(source : http://www.reformeducollege.fr/nouveaux-programmes)
V. M. : Comme le dit Spinoza1670, le problème n'est pas la séquence en soi. Le Dumas, les Gabet-Gillard et bien d'autres manuels ont fonctionné sur ce principe avec beaucoup de rigueur et une réelle efficacité des décennies durant (comme quoi, cette innovation est loin d'en être une). Il est certainement encore possible, en théorie, de bien travailler en séquences.
Pourquoi est-ce si difficile en pratique ?
Plusieurs raisons à mon avis.
La première, je pense, tient à une maîtrise disciplinaire bien moindre. Et je ne jette la pierre à personne en disant cela, ne m'excluant pas du lot. J'ai moi-même été très mal formée en grammaire, si même l'on peut dire que j'y ai été formée entre la linguistique pure de la fac et le trou noir de l'IUFM.
Regardez la progression grammaticale du manuel de Dumas, juste ci-dessus : elle est irréprochable. En suivant cette progression pas à pas, les élèves pourront construire peu à peu une représentation ordonnée de la langue et de la syntaxe. Aujourd'hui, les professeurs de Lettres eux-mêmes sont si mal formés en grammaire qu'ils ne maîtrisent plus les enjeux des différentes notions, peinent à les enseigner autant qu'à les organiser. Jusqu'à ce que les programmes de 2009 les obligent à s'emparer de cette question, bien peu étaient capables d'élaborer une progression de grammaire digne de ce nom. La plupart se contentaient de distribuer les notions au fil de l'année en fonction des liens possibles avec leurs chapitres littéraires. D'où cette atomisation de la grammaire que j'évoquais, qui ne permet ni d'éclairer les notions les unes grâce aux autres, ni de faire système.
Ensuite, je crois que même un expert de sa discipline serait aujourd'hui bien en peine de refaire un petit Dumas.
J'ai beaucoup pratiqué de tels manuels. Ils sont efficaces à condition de commencer l'année à la première page et de dérouler la progression chapitre après chapitre sans jamais déroger à l'ordre établi. Qui, aujourd'hui, travaille ainsi, avec un ordre figé une bonne fois pour toutes, qui ne tiendrait compte ni du profil de la classe, ni des projets particuliers menés telle année (je ne vais pas étudier le théâtre au même moment si j'emmène mes élèves voir une représentation en octobre ou en mai, si je décide de travailler toute l'année avec un comédien...), ni des envies nouvelles, lesquelles nécessitent parfois de bousculer nos habitudes ? Personne, je crois.
Aussi, quelqu'un qui voudrait vraiment travailler en séquences thématiques, avec des leçons de grammaire traitant obligatoirement du thème en cours en littérature, devrait refaire perpétuellement ses exercices à cette fin. Il y en a peut-être que ça amuse, mais je trouve que c'est gaspiller beaucoup d'énergie que de réinventer perpétuellement la roue, quand cette énergie peut être employée à de vraies recherches pédagogiques (par exemple, je n'aurais jamais eu le temps de développer mon travail sur l'écriture si j'avais passé mon temps à refaire tous les ans toutes mes leçons de grammaire).
Faute de connaissances suffisamment solides en grammaire au moins, et sans pouvoir rien construire de pérenne, les amateurs de séquences en sont réduits à un perpétuel bricolage chronophage et hasardeux.
(source : http://www.neoprofs.org/t89767p20-la-sequence-est-elle-un-progres#3057085)
De la séquence, du décloisonnement et de l'inductif
V.M. : D'abord, grossièrement, pourquoi j'ai (très vite) laissé tomber les séquences :
- S'obliger à partir des textes pour étudier la langue conduit souvent à faire sur le texte des remarques sans intérêt, sans signification littéraire. Pour reprendre l'exemple donné par Lunelaure, je n'ai rien dit sur une description quand j'ai dit qu'elle était à l'imparfait, parce que c'est tout simplement normal et que cela n'a aucune valeur littéraire. Cela appauvrit la démarche d'analyse qui perd de vue la spécificité et l'intérêt du texte pour viser des mécanismes de langue.
- Les liens entre langue et textes sont toujours les mêmes, de séquence en séquence, parce qu'ils semblent évidents. Par exemple, Serge, tu disais qu'il te paraissait inconcevable de ne pas faire les types de phrase avec le théâtre. Soit. Mais certaines années, je commence par le théâtre ; parfois, pour toutes sortes de raisons (niveau de la classe, projet particulier...), je me garde ce chapitre pour la fin de l'année. Faut-il dans tous les cas étudier les types de phrase dans cette séquence ? Y compris à la fin de l'année, alors que c'est si facile - et qu'il vaut mieux avoir posé la notion de phrase tout court avant d'entamer phrase simple / phrase complexe ? (Soit dit en passant, Serge, c'est aussi pour ça que les manuels en séquences, pour moi, ça ne fonctionne pas : si tu ne fais pas les chapitres dans l'ordre, la vague progression grammaticale devient inopérante.) En d'autres termes, le travail en séquence pose souvent un problème avec la progression en langue, qui devient beaucoup moins rigoureuse, donc moins efficace.
- Chaque point de langue étant affecté à une séquence précise (ex : les compléments essentiels avec le fabliau ou dieu sait quoi), on a tendance, quand on change de séquence, à passer à un autre point sans assurer le réinvestissement systématique des points précédents. Et les élèves, faute d'ancrage suffisant, oublient au fur et à mesure. Je dis souvent que le travail en séquence a seulement déplacé les "cloisons" entre les séquences, au lieu de les laisser entre les différents domaines du français. C'est très préjudiciable aux élèves, à la possibilité de comprendre les notions grammaticales les unes par rapport aux autres et de les mémoriser.
- Quand une séquence déborde (trop de textes, travail sur le lexique ou la rédac plus long que prévu), c'est toujours la langue qui morfle : on la met en stand-by en attendant d'avoir fini. Bilan, on en fait toujours moins en séquence. Quasiment tous ceux qui sont passés du "décloisonnement" au "cloisonnement" (je mets des guillemets, j'expliquerai pourquoi après) témoignent dans le même sens : on avance davantage en grammaire et plus efficacement avec une progression séparée.
vous continuez j'imagine à fonctionner par objet d'étude pour la litté ; mais à raison de 2h d'étude de texte par semaine, arrivez-vous à ne passer que 4 semaines environ sur un objet d'étude ?
- comment gérez-vous les exercices d'application ? Une leçon est faite pendant l'heure de grammaire, avec exercices pour la semaine suivante ?
- conservez-vous le principe de l'évaluation finale, qui mêle questions sur un texte en lien avec ceux étudiés et question de langue (ce qui suppose que les choses ne soient pas si décloisonnées que ça)? ou séparez-vous nettement les évaluations de langue de celles qui concluent l'étude d'une OI ou d'un groupement de textes ?